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Agir pour ne pas mourir ! Act up, les homosexuels et le sida
Christophe Broqua
Paris : Presses de Sciences Po, 2005, 450 pages.

Vladimir Martens

L’association Act Up-Paris est créée en 1989. Elle est au départ une importation de l’association new-yorkaise et s’inscrit dans le même temps dans la filiation des mouvements de contestation français de mai 68. Elle va bientôt occuper une place dominante dans l’espace social de la lutte contre le sida et dans le champ de l’homosexualité.

Christophe Broqua relève trois éléments de contexte expliquant l’émergence de cette association, qui se distingue des autres par l’articulation entre l’expression publique du vécu de la séropositivité et la revendication homosexuelle : l’atténuation de la frontière entre malades et « porteurs sains » qui à son tour rend la distinction entre usagers et bénévoles moins opérante ; une contestation des discours et projets généralistes perçus comme favorisant la « déshomosexualisation » du sida ; et la radicalisation de la contestation face à la professionnalisation et l’institutionnalisation de la lutte contre le sida, perçues comme nuisant à l’autonomie des associations existantes.

Au début des années nonante, la proximité des homosexuels masculins à la maladie est très forte et amène beaucoup d’entre eux à construire leur identité autour de cet événement. Sur le plan individuel, l’adhésion à Act Up permet aux militants la mise en cohérence de l’expérience de l’homosexualité et du sida. Le militantisme permet aussi, dans une certaine mesure, de faciliter le travail de deuil. Quel que soit le statut sérologique des militants, l’homosexuel séropositif constitue alors une figure de référence.

Act Up va œuvrer notamment à construire un point de vue homosexuel sur le sida, en revendiquant le lien entre homosexualité et sida, au contraire d’autres associations (comme Aides). Ce qui fonde la spécificité d’Act Up et ce qui dirige toutes ses actions est la théorie du sida qu’elle élabore sous le terme d’étiologie politique du sida. Cette théorie conduit à mettre en accusation tous ceux qui sont tenus pour responsables de l’épidémie, au premier rang desquels les responsables politiques dont le silence (avec le slogan le plus connu SILENCE=MORT) et l’inertie sont régulièrement pointés du doigt. La désignation d’une cible et la transformation du stigmate en identité positive visent à construire une identité collective ou plutôt un point de vue collectif sur le sida et à susciter la conscientisation et la visibilisation de l’homosexualité et/ou de la séropositivité (par des voies parfois spectaculaires et très controversées comme l’outing). La théorie de l’étiologie politique présente une proximité troublante avec certains traits de la pensée de Michel Foucault, en particulier avec sa théorie du « biopouvoir régulateur » qui révèle « une conception massifiante des ‘populations’ sur lesquelles il s’exerce notamment au moyen de la médecine et de l’hygiène publique ». Le « racisme d’Etat » permet « au pouvoir d’introduire (…) une coupure (…) entre ce qui doit vivre et ce qui doit mourir »1. Malgré cette proximité de pensée, Broqua montre le caractère complexe et indirect de l’influence de Foucault sur les militants d’Act Up.

La formation et l’expérience en journalisme des fondateurs leur permettent de mettre en œuvre une stratégie de communication efficace axée sur la visibilité et la production d’images insistant sur la mobilisation collective plutôt que sur le témoignage individuel (néanmoins mobilisé dans certaines circonstances) et visant à imposer aux médias la vision particulière du sida que valorise l’association.

Ses actions ont pour but de façonner les représentations et de porter des revendications sur la scène publique. Elles mettent en scène à l’intention du spectateur des émotions (comme le désespoir ou la colère), qui sont en même temps ressenties par les militants du fait de leur théâtralisation. Broqua distingue d’ailleurs deux niveaux d’efficacité de ces actions : un niveau externe, qui concerne la visibilité et les avancées des revendications, et un niveau interne (efficacité « pour soi ») relatif à la cohésion du groupe ou encore au renforcement de l’identité militante.

Le côté parfois spectaculaire des actions poussera certains à accuser Act Up de promouvoir la violence alors que l’association elle-même se définit comme non violente et qu’elle interdit formellement l’agression physique. La violence constatée occasionnellement semble due à un manque de préparation de certaines actions, notamment lors d’une tentative ratée de menottage du directeur de l’AFLS en 1991, action très largement critiquée. Autre forme de violence ayant suscité de vives polémiques, l’outing, prôné par l’association comme moyen de pression légitime, n’a cependant jamais été mis en pratique.

A partir de 1996, les avancées thérapeutiques induisent une évolution dans les représentations du sida, désormais qualifié par le corps médical et la majorité des associations comme maladie chronique. Act Up réfute cette qualification, la jugeant trop optimiste et craignant son pouvoir démobilisateur. L’association radicalise son discours, tout en se recentrant sur l’information thérapeutique et en diversifiant son engagement (en adoptant le slogan « nous sommes la gauche »), notamment en prenant part aux débats sur la reconnaissance légale du couple homosexuel. Cette période de normalisation oblige néanmoins l’association à introduire des nuances dans son discours très tranché, menaçant une rhétorique spécifique basée jusque-là sur des antagonismes nets tels que ceux portés par ses slogans. La normalisation du sida et ses conséquences suscite des débats, y compris celui relatif à la possible dissolution de l’association.

A la fin des années nonante, Act Up prend pour la première fois comme cible des gays séropositifs, les écrivains Guillaume Dustan et Erik Rémès, accusés de valoriser les rapports sexuels non protégés, voire les contaminations volontaires. Le phénomène du bareback est largement médiatisé et fait l’objet de violentes polémiques alors même que des données socio-comportementales et épidémiologiques indiquent une probable augmentation des prises de risque chez une partie des homosexuels, en France comme dans d’autres pays. Des lignes de fracture apparaissent jusqu’au sein de l’association, entre d’un côté les partisans d’une critique virulente des hommes séropositifs qui ne se protègent pas et de l’autre les activistes qui jugent cette posture réactionnaire, stigmatisante voire fascisante. Ces derniers estiment comprendre un Guillaume Dustan lorsqu’il brandit l’argument de la pression normative, potentiellement insoutenable, de la prévention vis-à-vis des personnes séropositives.

L’ouvrage retrace les principales étapes du développement de l’association depuis sa création en 1989 jusqu’en 2005. Broqua tente de comprendre en articulant divers niveaux d’analyse les options politiques et stratégiques qu’elle endosse lors de ces différentes étapes. Il met en lumière la multiplicité des paramètres en jeu : personnalités et trajectoires des leaders successifs de l’association, profils changeants de ses membres (particulièrement en termes de statut sérologique et d’orientation sexuelle), positionnements vis-à-vis des autres acteurs associatifs et relations avec ceux-ci, évolution de la maladie (de mortelle à chronique) et de l’épidémie et normalisation progressive de la lutte contre le sida d’une part et de l’homosexualité d’autre part.

Broqua analyse également la manière dont l’association aborde quelques thèmes centraux, comme le rapport à la mort, aux deuils et à la mémoire, les stratégies de représentation (au double sens du terme), la contestation des images du sida véhiculées dans les médias (notamment lors des deux Sidaction organisés sur les chaînes de télévision françaises en 1994 et 1996) ou promues par des écrivains. Ainsi, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, le fantasme du séropositif « meurtrier » ou « sacrificiel » cultivé par Hervé Guibert ou Cyril Collard, la vision expiatoire et héroïque du destin individuel que ces auteurs mettent en avant sont vivement rejetés en ce qu’ils empêchent une lecture politique de la maladie.

Plus tard, à la fin des années 1990 et au début des années 2000, le rapport au sida et à la sexualité illustré dans les romans de Guillaume Dustan et Erik Rémès fera vivement réagir l’association et favorisera son regain d’intérêt pour la prévention dans un climat de conflit ouvert auquel Broqua consacre un chapitre entier. Ces écrivains ont pendant plusieurs années été accusés de promouvoir les rapports sexuels non protégés entre hommes et d’être ainsi des « idéologues du bareback ». Broqua décrit et analyse en profondeur la logique des positionnements respectifs des écrivains et de l’association sur le sujet en les replaçant dans un contexte de concurrence dans le champ de la prévention.

Ainsi, à la fin des années 1990, Act Up doit faire face à deux évolutions qui remettent en question son discours et jusqu’à son existence : d’une part, l’autonomisation des gays séropositifs qui réinvestissent le réseau commercial notamment et se font plus rares dans le réseau militant, notamment à Act Up. D’autre part, une autonomisation des mobilisations homosexuelles : un renouveau est observé principalement en dehors de la lutte contre le sida, avec un foisonnement et une spécialisation d’associations diverses qui ont peu ou pas d’activités en lien direct avec le sida. Ce développement se fait dans un contexte de plus grande acceptation de l’homosexualité, comme en témoignent les sondages d’opinion, l’adoption du PaCS et la diffusion du concept d’homophobie2 . La concurrence entre définitions souhaitables de l’homosexualité bat alors son plein, ces définitions oscillant entre normalisation et dissidence.

Le travail de Broqua permet d’évoquer des questions qui dépassent largement l’analyse de la trajectoire de l’association Act Up. On relève notamment les débats et les tensions occasionnées entre d’une part, les adeptes d’une prévention ciblée en direction des groupes spécifiques, avec comme corollaire l’anticipation d’un risque de stigmatisation de ces groupes et, d’autre part, une prévention en direction de la population générale (« tout le monde est concerné ») qui fait courir le risque de négliger, voire de rendre invisibles les groupes les plus concernés.

Les enjeux soulevés par l’association entre homosexualité et sida sont également toujours d’actualité. Revendiqué par Act Up, ce lien puissant entre une épidémie et un groupe se voit plutôt passé sous silence par d’autres acteurs de prévention, parfois même dénié par des associations LGBT pour éviter les amalgames et minimisé par les pouvoirs publics par crainte de la stigmatisation ou pour justifier une redistribution des moyens alloués. Aujourd’hui, la place accordée à la lutte contre le sida par les associations et les acteurs commerciaux du « milieu » LGBT n’est rien en comparaison de la mobilisation des années 1980 et 1990, ce qui limite les possibilités de participation des groupes aux programmes de santé qui les concernent. Pour les pouvoirs publics, la forte recrudescence des diagnostics d’infections au VIH par contacts homosexuels, si elle vient contredire le sentiment répandu à la fin des années 1990 selon lequel la question était « réglée », ne semble cependant pas nécessiter un tournant nouveau dans les politiques de prévention pourtant réclamé par certains experts3.

Autre tension et autres débats qui divisent encore les acteurs de prévention aujourd’hui sont ceux autour des représentations souhaitables du sida qui oscillent entre espoir et désespoir, en particulier depuis l’apparition des traitements anti-rétroviraux (même si comme le montre Broqua cette tension existait auparavant). A partir de 1996, les acteurs de prévention et de soins sont tiraillés entre d’une part la nécessaire reconnaissance des conséquences des avancées thérapeutiques sur la durée et la qualité de vie des personnes atteintes par le VIH, et d’autre part le danger anticipé d’un optimisme exagéré, optimisme perçu comme risquant de provoquer un relâchement de la prévention et une démobilisation associative.

Au-delà d’un récit captivant et d’une « étude de cas » extrêmement fine, tirée d’une thèse de doctorat en sociologie, l’ouvrage de Christophe Broqua permet de faire le point et apporte un éclairage inédit sur une série de questions transversales dont certaines datent des débuts de la lutte contre le sida, mais sont toujours d’actualité.

1Foucault M., « Il faut défendre la société » : cours au Collège de France, 1976, , Gallimard-Le Seuil, Paris 1997. (Cité dans Broqua)
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2On pourrait également mentionner les lois anti-discriminations.
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3Voir en particulier Pialoux G., Lert F., en collaboration avec Girard G. et Yvers E. Mission RDRs : Prévention et réduction des risques dans les groupes à haut risque vis-à-vis du VIH et des IST. Paris, novembre 2009.
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observatoire du sida et des sexualites - 2011